Il est des films si amples,si intenses, si riches, si parfaitement joués et réalisés, si imposants que l’on ne peut que se sentir minuscules face à eux.
Opening night est de ceux-là.
Il s’agit rien moins que du chef d’oeuvre, avec Une femme sous influence, d’une filmographie déjà impressionnante (Shadows, Faces, Lover streams, entre autres).
Le film majeur d’un cinéaste majeur de l’histoire du septième art : John Cassavetes.
L’oeuvre s’articule autour d’oppositions thématiques, la vie réelle/la dramaturgie théâtrale, la vie/la mort, la jeunesse/la vieillesse.
On suit le personnage de Myrtle Gordon, une actrice renommée, star des planches de Broadway, en plein tourment existentiel au moment où de jouer une nouvelle pièce, sensiblement différente de celles qu’elle a jouées jusque-là. Elle doit incarner Virginia, une femme vieillissante qui doit composer avec un potentiel de séduction déclinant et l’idée de la mort qui se rapproche inexorablement. Le metteur en scène de la pièce ne l’a pas choisie par hasard. Elle a l’âge du rôle. Cet âge charnière où, malgré son charisme et son charme, elle ne peut plus vraiment prétendre à des rôles de débutantes. Cet âge charnière où elle devient une “seconde femme” – le titre de la pièce. Elle est capable de transmettre au public les angoisses du personnage – peur de vieillir, de décliner physiquement, de ne plus être admirée… Oui, pour le metteur en scène et l’auteure de la pièce, elle est tout à fait le personnage. Mais pour Myrtle, il s’agit d’un rôle de composition. Elle pense être trop jeune pour incarner ce personnage et éprouve des difficultés pour rentrer dans la peau de cette femme vieillissante. Elle lutte contre son partenaire, contre son metteur en scène, pour faire évoluer le rôle, le faire correspondre à ce qu’elle est réellement.
En fait, Myrtle fuit cette pièce, ce rôle, qui agissent comme un miroir, la mettent face à elle-même, face la cruelle réalité de son vieillissement. Elle refuse d’accepter son âge et d’être cataloguée comme une actrice “sur le déclin”. Elle entame un combat perdu d’avance contre le temps qui passe…
Un événement va achever de la déstabiliser : la mort d’une jeune admiratrice anonyme, renversée par une voiture sous ses yeux, alors qu’elle venait lui demander un autographe. A partir de ce moment-là, le malaise de Myrtle s’accroît, provoquant des hallucinations où intervient la jeune femme décédée. Symboliquement, l’actrice est hantée au fantôme de sa jeunesse passée, confrontée à l’idée de la mort, étape ultime du vieillissement… Elle va devoir se débarrasser de ce fantôme et sortir de cette dépression pour pouvoir jouer le rôle et accepter enfin de devenir cette “seconde femme”…
Première force de ce film, sa construction gigogne, “pièce de théâtre dans le film”, où les acteurs et les personnages qu’ils incarnent peuvent se confondre. Le spectateur doit rester éveillé, vigilant, essayer constamment de déterminer si la scène jouée sous ses yeux fait partie de la pièce ou de la “vraie vie” de Myrtle Gordon.
Par exemple, Myrtle forme à la scène un couple avec son partenaire, Maurice, qui joue le rôle de Marty, le mari de Virginia. Mais tous deux ont réellement constitué un couple, quelques années auparavant. Sur les planches, les personnages vivent une relation houleuse, conflictuelle. La même que les deux acteurs ont jadis expérimentée. La même qui se noue en coulisses. Quand pleuvent les amabilités et les noms d’oiseaux, on se demande si c’est Marty qui les balance à Virginia ou Maurice à Myrtle…
Le dispositif est déjà intéressant, mais il prend encore une autre dimension quand on sait que c’est Gena Rowlands, l’épouse du cinéaste, qui interprète le double rôle Myrtle/Virginia et que John Cassavetes lui-même interprète son partenaire. Ainsi, on peut aussi se demander ce que le couple projette de sa propre vie, de sa propre expérience, dans le film et ses personnages. Les joutes verbales, les moments de complicité, sont très probablement inspirés de leur vraie vie de couple Les interrogations des personnages sur la vieillesse, la vie et la mort sont les leurs…
Ce qui densifie encore un peu les choses, c’est que les tourments de Myrtle sont autant inspirés par Gena Rowlands que par John Cassavetes. Quand le personnage cherche du réconfort dans l’alcool et l’ivresse, on ne peut s’empêcher de penser au rapport du cinéaste à l’alcool – Cassavetes est décédé en 1982 d’une cirrhose du foie. Et ses interrogations sur la frontière entre la vie réelle et la création dramatique ont toujours été au coeur de sa démarche artistique – il tournait la plupart de ses films dans la maison familiale, avec ses proches et ses amis fidèles.
Oui, Opening night est probablement le film qui ressemble le plus à ce qu’il était : un metteur en scène de théâtre et de cinéma, un acteur un rien cabot, un écorché vif qui créait pour mieux appréhender le monde qui l’entourait, sa propre existence, et un directeur d’acteurs fabuleux…
Tiens, parlons-en de ses acteurs, histoire de leur rendre l’hommage qu’ils méritent. Il y a Ben Gazzara, l’ami de toujours, excellent dans le rôle de Manny, le metteur en scène de la pièce, un type exigeant et d’un abord assez brut…
Il y a Joan Blondell, parfaite en auteure un peu coincée, aussi rigide que le personnage de la pièce dans le film…
Il y a Laura Johnson, inoubliable fantôme de la jeunesse de Myrtle…
Il y a des caméos des vieux potes de Cassavetes : Seymour Cassel, Peter Falk et Peter Bogdanovich…
Il y a les petits rôles attribués à la famille : Lady Rowlands, Katherine Cassavetes…
Et puis, bien sûr, la géniale, l’exceptionnelle, la somptueuse, l’inoubliable, la formidable, la merveilleuse, et autres superlatifs qui sont ici tout sauf galvaudés, performance de Gena Rowlands. Sans doute la plus belle de sa carrière, avec le rôle de Mabel dans Une femme sous influence. Oui, on a rarement vu une aussi remarquable symbiose entre une actrice et son metteur en scène que le duo Rowlands/Cassavetes dans ce film-là. Il la filme avec une tendresse infinie, l’illumine, la rend bouleversante, magnifique. De son côté, elle l’inspire, transcende sa mise en scène, lui rend son amour en jetant toutes ses forces dans la bataille et en atteignant une intensité de jeu des plus rares…
Si on ne devait utiliser qu’un argument pour vous convaincre de voir ce film, ce serait le jeu d’actrice de Gena Rowlands sublimé par la caméra de Cassavetes. Mémorable, vraiment…
Mais le film vaut évidemment encore plus que cela. Il est riche thématiquement, audacieux narrativement – sa structure a inspiré nombre de cinéastes contemporains – d’une grande portée émotionnelle, complexe et simple à la fois. Il est difficile d’expliquer pourquoi cette oeuvre nous fait autant d’effet. Peut-être est-ce l’alchimie entre les acteurs, l’énergie brute qui semble habiter chaque image et porter le récit ? Ou la quasi-perfection de tous les plans, peaufinés par un Cassavetes au sommet de son art ? Ou la sensation d’assister à un film touché par la grâce divine ?
Toujours est-il qu’Opening night est un véritable joyau.
Et dire que ce très beau film tourné en 1977 et primé à Berlin l’année suivante, via un ours d’argent pour l’immense Gena Rowlands, n’a pas pu être vu en France avant 1992. Cette année-là, Gérard Depardieu a usé de son influence pour réhabiliter l’oeuvre du cinéaste américain et voir exploités en salle certaines de ses oeuvres restées scandaleusement inédites, comme Faces et Opening night…
Depuis, les cinéphiles ont eu l’occasion de le voir à la télévision, sur Canal + ou sur Arte, ou en DVD.
Le chef d’oeuvre de John Cassavetes avait en effet déjà été édité en DVD. Dans la collection “Les films de ma vie” (éd. Opening), puis dans le coffret regroupant cinq films de John Cassavetes, chez Ocean.
Alors quel est l’intérêt de cette réédition, chez TF1 Vidéo ?
Hé bien déjà, le plaisir de bénéficier d’un master image restauré.
Ensuite, l’opportunité de découvrir les bonus appréciables qui accompagnent le film : une présentation par Patrick Brion et une analyse du long-métrage par le cinéaste Xavier Durringer.
Bon évidemment, il faut avouer que les bonus sont les mêmes – en moins fournis – que pour le coffret évoqué plus haut, ce qui est très dommage… Mais certains n’ont peut-être pas envie d’acheter un coffret complet pour découvrir juste un film. Cette édition est alors pour eux…
Si vous avez déjà une version du film, vous pouvez donc sûrement économiser votre argent.
Mais dans le cas contraire, il s’agit d’un achat tout à fait recommandable, à plus forte raison si vous n’avez jamais vu cette oeuvre majeure de l’histoire du septième art…
Site web:
http://www.anglesdevue.com/dvd/2011/05/05/opening-night-de-john-cassavetes/