Le documentaire-fiction, très usité à la télévision, est un genre étrange dont l’artificialité de la mise en scène installe une distance entre l’oeuvre et le spectateur. À l’heure où tout est maintenant possible, où tout peut paraître réaliste, un tel choix s’avère volontaire. En particulier pour le pan d’histoire ici reconstitué : la conférence de Berlin de 1884-1885 durant laquelle s’est décidé le sort de l’Afrique. Filmer des personnes qui parlent pendant plus d’une heure est en effet peu cinégénique et s’applique plus à une oeuvre télévisuelle. Surtout, le documentaire-fiction, en alternant séquences mises en scène et interviews d’historiens contemporains, permet de prendre un certain recul vis-à-vis de l’événement retranscrit sans toutefois éviter un certain didactisme.
À l’abri de tout appareil photographique, cette réunion de diplomates occidentaux décidant du sort de ce qui est alors désigné sous le nom de « continent mystérieux » se tient plusieurs semaines durant à huis-clos. Le réalisateur Joël Calmettes s’en tient donc, pour la recréer, aux minutes écrites en français, langue diplomatique de l’époque. En dépit de l’aspect théâtrale d’une mise en scène sublimée par l’image vidéo, la restitution paraît méticuleuse. Son apparence fabriquée permet également au réalisateur d’appuyer son propos, de mieux tourner en ridicule ses personnages. Car sous la rigueur historique, le film n’est pas dénuée d’ironie dans sa description des diplomates occidentaux prompts à se parer de considérations humanistes pour justifier leur soif d’argent et de conquêtes. Les alliances et les manipulations en sous-main, les joutes verbales, les petits désaccord pour un détail sont mis en évidence dans un souci de décridibiliser la mesquine assemblée. Par le biais de son découpage, Joël Calmettes ne manque pas de se moquer des dignitaires notamment par le biais de ce plan subjectif en plongée dans lequel l’Afrique semble contempler leur auto-satisfaction. Cependant, le réalisateur, tout à son sarcasme, n’en oubli pas de prendre l’affaire au sérieux en rééquilibrant par l’utilisation de la musique. Sous le rythme saccadé d’un piano interprétant un air légèrement railleur, la menace et l’aspect fataliste de cette réunion se laissent entendre par le biais d’un haut-bois et des violons aux notes plus sombres.
À la vision du film, il est difficile de dire que les choses ont changé, tout au plus, elles se sont déplacées. Que l’oeuvre de Joël Calmettes voit le jour en ces temps où les partis politiques les plus populistes font une percée dans l’opinion publique et les médias ne relève pas non plus du hasard. L’Afrique est donc découpée comme un gâteau, analysée par des dignitaires qui posent sur elle un regard paternaliste plein d’une hypocrite bienveillance sans y avoir jamais mis les pieds. Si le bien être des indigènes est évoqué à travers l’abolition de l’esclavage, c’est dans un unique but commercial, la révolution industrielle étant passée par là. En Europe, la main d’oeuvre que fournit le commerce d’esclaves est obsolète et c’est en Afrique qu’elle devient surtout nécessaire : il faut récolter les matières premières pour les fournir à l’Occident.
Aujourd’hui, les choses ne sont pas tellement différentes : à l’exploitation des sols et de la main d’oeuvre humaine s’ajoutent les politiques d’immigration choisie ou la peur savamment entretenue des mouvements clandestins d’individus. Aux yeux des occidentaux, l’Afrique est toujours perçue comme une terre à part, arriérée et pleines de danger. Pourtant, elle ne fait que porter les stigmates d’une colonisation sauvage où toute considération humaine est mise de côté.
Pour montrer l’exclusion des autochtones par l’assemblée et la vision misérabiliste qu’elle en a, la réalisation de Joël Calmettes en épouse les points de vue. Les peuples d’Afrique ne sont perçus qu’à travers les croquis d’Henry Morton Stanley, journaliste américain qui s’est aventuré dans différentes contrées du continent. Faute de pouvoir insuffler un rythme à de simples échanges verbaux, le réalisateur joue avec l’éclairage et la profondeur de champ. Ainsi, les échanges épistolaires avec les gouvernants restés au pays, en fin de journée, sont filmés à la lumière tamisée du secret. Le découpage opte pour de vifs filets au lieu de simples champ/contre-champ lors des discussions les plus alertes, et l’insertion d’images d’archives. La réalité n’ayant pas sa place, ces gravures, qui sont souvent des affiches de propagandes, sont autant de représentations d’une Afrique fantasmée, celle qui est évoquée dans les discours des personnages ici mis en scène. Vers la fin du métrage, des photos d’Africains amaigris et malades viennent émailler la thèse des conséquences catastrophiques de la colonisation. Cependant, le film souhaite se conclure sur une note d’espoir : sur une carte d’une Afrique bariolée par les différentes puissances occidentales et qui perds ces couleurs au fil des ans jusqu’à retrouver le teint de l’indépendance.
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