C'est dans un contexte glacial et extrêmement délicat qu'Erik Poppe installe son récit psychologique. Et on aura facilement remarqué qu'il nécessite généralement prudence et finesse pour s'attaquer à des thèmes aussi fédérateurs et humains que la croyance, l'expiation et le poids de la culpabilité, le tout brodé d'une histoire d'amour immorale entre le criminel et la pasteure, et, cerise sur le gâteau, d'une touche musicale qui vient rendre le sujet plus que complexe. De toute cette surenchère de thématiques magnifiques et passionnantes, le cinéaste norvégien a tiré une oeuvre frigide et ensevelie sous les clichés inhérents aux développements mal creusés. La première partie, accumulant avec amateurisme des questionnements cinématographiques mal résolus (montrer le crime? Oui, mais à quel moment?), enchaînant quelques fautes de raccords et d'intriguants parti pris de flou, a de quoi être incomprise, et à raison : à travers ses nombreuses erreurs et/ou démarches incomprises, le récit se détâche de toute gravité et de toute crédibilité, noyant ses personnages dans des stéréotypes qui ne collent même pas avec les comédiens, physiquement angéliques et en dehors de leurs fonctions. La naïveté avec laquelle est traité le rôle de la pasteure emplie de doutes est d'une affligeante maladresse tant ses propos enfantins vont à l'encontre de ses convictions religieuses. Idem pour le criminel fraîchement sorti de prison et travaillant temporairement comme organiste dans l'église du quartier. La relation entre l'homme lavé de son pêché et le vide d'une église qui aurait pu résonner comme le supplice infligé est inexistante, et la musique joue un rôle involontairement décalé avec le style qu'Erik Poppe tente d'imposer à son récit. Au lieu d'être torturée celle-ci est légère, à la limite du folklore populaire, alors que la puissance sismique de l'orgue et sa présence surnaturelle aurait pu à elle seule teinter le film d'une profondeur directement métaphysique, au lieu de quoi Poppe filme le tout comme un décor neutre, assemblage de tuyaux sur un meuble. Pire encore, c'est l'inintéressement porté aux détails qui déçoit ; les doublages musicaux sont médiocres, les situations dénuées de crédibilité (comment un homme qui s'est cassé un bras peut-il jouer de l'orgue sans souffrance, même avec de la bonne volonté?), les symboles lourdement appuyés et le style banal, vaguement ambigu et trouble mais sans créer d'autres vagues que celles écrites à l'avance par les questions que posent la multitude de sujets imbriqués. Erik Poppe y préfère un consensus mollasson et fade, faisant de scénario une avalanche d'horizons et de séquences totalement improbables, jusque dans la grotesque tension sexuelle qui s'installe entre les deux personnages, représentant les deux faces opposées de l'être humain, le Bien (frustré) et le Mal (enfin corrigé de ses erreurs antérieures). C'est donc sans surprise que se déroule cet insupportable discours moralisateur sur le sens de la vie, rempli d'un manichéisme déguisé en réflexion sur la lumière et la part obscure de l'Homme. Mais, dans un virage expressif et pour le moins surprenant dont on taira les intelligents détails, le film, à la moitié, se renverse. Le cinéaste fait rentrer en jeu un troisième personnages qui pose alors de ses yeux un point de vue opposé remettant en cause cette fois la notion de vengeance et la justification d'un crime, l'acceptation ou non de la liberté d'un criminel, et à partir de quel moment commettre un crime ou un délit devient un droit. D'un coup, "En eaux troubles" devient passionnant, hâletant, gênant, et pour le coup vraiment trouble. Le film se rejouant du début par un désaxement au centre du propos, l'impression de savoir où l'on se dirige n'empêche pas pour autant le cinéaste de maîtriser cette fois sa réflexion et de semer d'embûches le parcours scénaristique déjà vu dans la première partie au point de demander si, oui ou non, la notion de culpabilité existe en ce monde puisque toute relation n'est qu'une guerre irrésolue dont les deux camps sont les fautifs qu'on a absous? Point ultime de la progression dramaturgique, la remise en scène du crime et l'impression d'être retourné dans le temps pour empêcher les choses de se passer telle qu'elles se sont passées. C'est en revivant le drame, les yeux en face, seulement lorsque la souffrance assomme, que le pêcheur sera pardonné. Amèrement, le cinéaste insiste sur son propos pour conclure qu'il n'y a pas de miracle possible, juste des gens qui s'aident, se haïssent, se désirent et qui, chacun à leur manière, ne font que rendre meilleur l'avenir du coupable, leur propre avenir.
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