Voilà un film qui aura forcément remué la Croisette, car évidemment il en faut. Brillante Mendoza, qui avait séduit son monde avec l'émouvant "John John", et partagé le public et la presse avec "Serbis" (que je défends personnellement), enfile ici ses gros sabots pour nous livrer ce qui semble être voulu comme une grande réflexion sensitive sur la violence et le pouvoir qu'elle occupe dans les sociétés défavorisées. Pour ceci, Mendoza a fait deux choix : la durée, choix que tout metteur en scène fait à chaque film, et le point de vue, chose plus cruciale dans le monde du cinéma. Dans la continuité de ses précédents travaux, à savoir une caméra à l'épaule qui, entre précision et approximation, prend le pouls de la ville, "Kinatay" opère malheureusement un virage fatal. Ce point de vue, minimaliste mais saisissant, est mis au service d'un fait sordide dont le seul interêt de la caméra portée sera d'en renforcer l'étouffant malaise et le glauque insurmontable. Mais au plus grand désespoir, l'effet échoue à toute forme de réflexion cinématographique ou morale car Mendoza ne sait pas ce que peut cacher tel sujet : il préfère l'abstraction (30 minutes nocturnes dans une fourgonnette dont on ne voit qu'ombres granuleuses et lumières de la ville) à la politisation. Qu'il choisisse d'aborder son histoire par le cadre des sensations plutôt que de la théorisation est son droit le plus précieux : mais qu'il en fasse une seule et même scène qui semble s'étendre durant 1h50 dans de déplorables conditions d'images est une facilité qui, elle, a de quoi laisser de marbre. Seul le travail sur le son offre une perception étendue du drame, mais jamais lumière, attente, ou acteurs ne peuvent animer cet enfer poisseux, plongé dans un mouvement paradoxalement immobile. Rien ne décolle, on attend les faits (l'effet?), les péripéties, mais rien d'autre que le temps qui passe avant que ne surgisse la monstrueuse séquence de viol et de dépeçage, d'une honteuse vulgarité. "Kinatay" n'apporte strictement rien au cinéma, ni dans son élan de création contemporaine, ni dans sa politisation cousue de fil blanc, ni dans sa réflexion faussement philosophique, et encore moins humainement, puisqu'il prend clairement en otage dans une position de voyeuriste le spectateur. Il n'apporte ni preuve (que petit budget peut signifier grand film), seulement de l'ennui profond, une prétention insupportable et une nausée qui vous reste accrochée jusqu'au bout, avec la désagréable sensation que Mendoza a voulu bousculer les principes sans jamais pouvoir les réécrire lui-même. Sa provocation a des limites évidentes (ne serait-ce que formellement) : les lumières naturelles, les dialogues au cordeau et le temps réel, après avoir créé une atmosphère, finissent par se retourner contre lui ; "Kinatay" accuse une accumulation de parti pris rigoureux dignes d'un électrochoc de festival. Et il n'y a rien de moins naturel et bâtard qu'un film pensé dans le but d'un festival ; c'est bien là qu'Isabelle Huppert et son jury se sont trompés, en y voyant un film audacieux là où n'y a qu'une ébauche vide de sens, dégueulasse et perfide du début à la fin.
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