En anglais, le terme « Tomboy » désigne un garçon manqué. C’est aussi le titre du second long métrage de Céline Sciamma, jeune réalisatrice qui, à travers ses films, aborde les questions de l’identité sexuelle. Si elle choisit d’appeler son deuxième film ainsi, c’est pour raconter l’histoire de Laure, une petite fille de dix ans aux allures de garçon. Dès son générique, <i>Tomboy</i> mélange les genres avec son titre tantôt en bleu, tantôt en rose avant que les deux couleurs finissent par cohabiter dans un même panneau.
Après avoir emménagée dans une nouvelle ville, Laure se fait passer pour un garçon auprès de ses nouveaux camarades de jeu. Comme eux, elle joue au foot, se baigne torse nu et va même jusqu’à battre un autre garçon au corps à corps. <i>« Je suis partie de cette situation qui est proche des thèmes qui m’intéressent : l’action du trouble, de l’ambiguïté, l’identité, le regard de l’autre »</i>, raconte la réalisatrice Céline Sciamma. De ce fait, <i>Tomboy</i> en devient surtout un film au regard juste sur l’enfance, ses jeux et les déguisements qu’ils impliquent. <i>« Avec des enfants, ça permet d’être du côté du déguisement et non du travestissement. C’est l’âge où on joue tous à être quelqu’un d’autre, l’espace de quelques heures »</i>, souligne la jeune cinéaste. Ainsi, plusieurs séquences tournent autour du déguisement, du désir de devenir un autre, comme celle des deux soeurs s’amusant dans la baignoire ou celle des enfants jouant à « action ou vérité. »
Surtout, dans une mise en scène presque naturaliste, le film s’articule autour des stratagèmes élaborés par Laure pour éviter que son mensonge ne soit découvert. D’un drame intimiste sur l’enfance, <i>Tomboy</i> devient une oeuvre à suspense sur le regard de l’autre. Cette fille infiltrée chez les garçons doit sans arrêt faire attention à son paraître. <i>« Pour moi, les garçons incarnent le collectif »</i>, explique Céline Sciamma. <i>« Le film parle aussi de ça. Lisa est sur le bord du terrain et elle les regarde jouer alors que les garçons forment un groupe. Le film porte aussi sur la notion de l’intégration : comment s’intégrer dans un groupe, comment gérer le regard des autres. Le film embrasse la problématique des âmes sensibles par rapport à la puissance du collectif. »</i>
Même si Laure veut se fondre dans un groupe, elle est suffisamment différente pour susciter l’intérêt chez sa copine Lisa, l’autre personnage ambigu du film. Amoureuse, par qui la petite fille est-elle vraiment troublée, Laure ou son alter ego Michaël ? Quand Laure redevient la petite fille qu’elle est lors de la scène de maquillage, elle crée un certain désordre chez Lisa qui lui déclare qu’elle est <i>« bien en fille. »</i> La réalisatrice laisse cette situation dans le flou, sans jamais trancher, laissant ainsi toute latitude au spectateur pour se faire sa propre idée. <i>« Il est important que ce soit ouvert et accueillant, que chacun puisse prendre ce qu’il veut. J’ai mon opinion, mais le film n’en a pas. C’est sa façon d’être politique »</i>, explique-t-elle.
Même après la découverte par les autres enfants du mensonge de Laure, Céline Sciamma continue de jouer avec l’ambiguïté : les garçons continuent de la désigner avec le pronom « il » tout en faisant preuve d’une certaine cruauté envers celle qui les a trompé. <i>« Dans le film, ce que les enfants récusent »</i>, raconte la réalisatrice, <i>« c’est surtout la question du mensonge, c’est le fait d’avoir été dupés. Ils sont assez normatifs parce que c’est le collectif qui fait que l’on est normatif. En individuel, on est beaucoup plus permissif. L’amitié, c’est une relation interpersonnelle. L’amitié à plusieurs, c’est déjà plus compliquée. »</i>
Dès son second long métrage, Céline Sciamma s’impose, avec une mise en scène proche de ses personnages à la fois alerte et contemplative, comme une réalisatrice de talent qui sait aussi surprendre. Elle va là où personne ne l’attendait en livrant une oeuvre intelligente et décloisonnée d’un genre dans lequel elle aurait pu être trop facilement enfermée.
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